CXII - Le temps d’un Villiger
Tout d’abord, il y a une forêt de pattes ; j’en ai compté onze. Les plus fortes, les plus musculeuses sont celles de la monture du Chevalier. Celui-ci prend toute la place, avançant vers la gauche ; sa stature est centrale, droite, un peu cambrée. Il avance, sûr de lui dans son armure en queue d’écrevisse, avec sur l’épaule une lance ornée d’une queue de renard. Il avance, certes, le menton volontaire, le regard décidé, mais il va bientôt sortir de l’image. S’il incarne la Force, il a aussi l’immobilité d’une statue équestre et, paradoxalement, ne fait que passer. Son chien le suit, fidèle. Depuis longtemps il sait éviter les sabots.
A l'opposé de l'image, il y a une forêt de pointes : une lance, une pique, les racines et le tronc brisé d’un arbre mort, l’unicorne d’un Diable à l’allure sanglière et au regard torve, comme on les aimait à l’époque. Il est juché sur des pattes ongulées, tel un satyre, le bras droit levé dans un geste d’accompagnement ou de malédiction. Dit-il adieu à une Force qu’il n’a pu soumettre ? Autour de lui, tout n’est que coupure et déchirement.

Reste la Mort, tenant le sablier du Temps qui passe... Peut-être a-t-elle attendu le Chevalier mais elle n'a pas su l'arrêter : il n’a même pas regardé les serpents qui surgissent d’elle, ni la pauvre carne qu’elle monte. Tête basse, hirsute, avec une simple corde pour licol, celle-ci se penche sur un crâne. Elle en a vu d’autres.
La Mort et le Diable regardent le Chevalier. Il n’en a cure, il passe. Sa lance, son glaive et la pique du Diable dessinent un « A » parfaitement symétrique, dont la pointe - encore une - sort de l’image et dans la base duquel dix pattes sont inscrites, tel le « D » du monogramme de l’artiste. Les quatre dernières pattes, celles qui ne rentraient pas dans cette épure, sont superposées tout en bas à droite, de sorte qu’on n’en voit qu’une. Elle déterminent un point qui ponctue l'initiale.
C’est çà, précisément, que regarde le lézard - qui l'a échappé belle.
Albrecht Dürer.
Le Chevalier, la Mort et le Diable, 1513.