Fortitou's blog ! (avec des vrais morceaux de texte à l'intérieur dedans)
J'écoute : Zelenka Je regarde : les autres Je lis : Goytisolo Je joue : à chat Je mange : peu Je bois : peu Je cite : ma mémoire Je pense : beaucoup Je rêve : peu (mis à jour dimanche 16 mars 2008 à 01:38)
Tout d’abord, il y a une forêt de pattes ; j’en ai compté onze. Les plus fortes, les plus musculeuses sont celles de la monture du Chevalier. Celui-ci prend toute la place, avançant vers la gauche ; sa stature est centrale, droite, un peu cambrée. Il avance, sûr de lui dans son armure en queue d’écrevisse, avec sur l’épaule une lance ornée d’une queue de renard. Il avance, certes, le menton volontaire, le regard décidé, mais il va bientôt sortir de l’image. S’il incarne la Force, il a aussi l’immobilité d’une statue équestre et, paradoxalement, ne fait que passer. Son chien le suit, fidèle. Depuis longtemps il sait éviter les sabots.
A l'opposé de l'image, il y a une forêt de pointes : une lance, une pique, les racines et le tronc brisé d’un arbre mort, l’unicorne d’un Diable à l’allure sanglière et au regard torve, comme on les aimait à l’époque. Il est juché sur des pattes ongulées, tel un satyre, le bras droit levé dans un geste d’accompagnement ou de malédiction. Dit-il adieu à une Force qu’il n’a pu soumettre ? Autour de lui, tout n’est que coupure et déchirement.
Reste la Mort, tenant le sablier du Temps qui passe... Peut-être a-t-elle attendu le Chevalier mais elle n'a pas su l'arrêter : il n’a même pas regardé les serpents qui surgissent d’elle, ni la pauvre carne qu’elle monte. Tête basse, hirsute, avec une simple corde pour licol, celle-ci se penche sur un crâne. Elle en a vu d’autres.
La Mort et le Diable regardent le Chevalier. Il n’en a cure, il passe. Sa lance, son glaive et la pique du Diable dessinent un « A » parfaitement symétrique, dont la pointe - encore une - sort de l’image et dans la base duquel dix pattes sont inscrites, tel le « D » du monogramme de l’artiste. Les quatre dernières pattes, celles qui ne rentraient pas dans cette épure, sont superposées tout en bas à droite, de sorte qu’on n’en voit qu’une. Elle déterminent un point qui ponctue l'initiale.
C’est çà, précisément, que regarde le lézard - qui l'a échappé belle.
Albrecht Dürer. Le Chevalier, la Mort et le Diable, 1513.
Ils étaient trois, à l’autre bout du banc. Lui, assis, avec une tête carrée à la Bazin, un chuintement à la Bory et une perruque blondasse. Avec son cuir rouge vif très élimé et son pantalon de velours blanc, il avait une gueule, genre vieux beau. « Oh, je me souviens bien d’Hortense. Elle ne sortait pas souvent, de temps en temps je montais la voir dans son cinquième étage. Elle avait deux chats, je crois. »
En face de lui, debout, un peu rabougri dans son veston : « Ah oui je la remets maintenant. C’est vrai qu’on ne la voyait pas souvent. Je crois qu’elle a habité au même endroit toute sa vie, en tout cas depuis la fin de guerre. Avant je ne sais pas. ». Sa voix sifflait, il agitait un peu une main déjà tachée.
L’autre : « Elle était couturière, je crois, ou retoucheuse... Je la revois bien maintenant… Impossible de me rappeler son nom de famille. »
La troisième, un peu fluette, le regard fixe, les cheveux transparents, n’a rien dit.
« Oh, Hortense elle n’était pas très causante, hein. Gentille, attentionnée, mais pas causante. Elle vivait seule tout le temps. »
Un moment s’écoule, dans le brouhaha de la place. Touristes, scooters, pétarades.
« Elle vivait seule. Je crois qu’elle était revenue des camps. »
Puis un court silence.
« Bon, mes amis, je vais devoir y aller, là… A bientôt. »
C’est à ce moment que P. est arrivé, par la gauche, tout de noir vêtu.
L’entrelac, c’est ce ruban qui passe sur un autre, puis sous un autre, qui tisse une surface ondoyante jusqu’à ne plus savoir lequel vient d’où. C’est sur une telle bande d’étoffe, le lac, que s’inscrivent les devises.
L’entrelacement, c’est ce trait qui va de droite à gauche, qui revient toujours, qui hésite entre les deux sens sans jamais choisir. C’est ce trait de plume, fait de boucles, de rebroussements et de brandebourgs, qui dessine une surface, puis détermine un volume, qui atteint les deux dimensions qu’il ne possède pas lui-même. C’est le dessin des calligraphes, qui prenaient modèle sur les gravures.
L’entrelaceure, c’est cette apparition subreptice, cette disparition permanente, le moitié visible et le moitié caché, de ce qu’on a été, de ce qu’on n’a pu être. Je la vois dans les rampes d’escalier ou de balcon, dans les « traits de plume », dans la calligraphie, partout où une ligne doit remplir une surface, partout où il s’agit d’atteindre à la dimension supérieure.
C’est le chemin de la réalité dans le champ des possibles, la trace des chemins parcourus. C’est le contraire de la lisibilité, que pourtant je revendique.
C'était à Ksar Ghilane, oasis bien connue, aux confins du Grand Erg oriental. Les membres de l'excursion avaient déposé leurs sacs dans de grandes tentes avant de parcourir quelques centaines de mètres à dos de chameau en direction du fort, conduits par des petits chameliers tunisiens plus ou moins déguenillés. C'est là, au-dessus de la porte d'entrée, que je l'ai vue.
La pierre du linteau portait une inscription romaine dans le style augustal, aux lettres harmonieuses, déliées, à la gravure encore soulignée par la lumière rasante. Ici, au milieu de rien ou presque, cette pierre me ramenait à mon intérêt fondamental pour la lettre, aux recherches que j'avais faites sur le renouveau elzévirien, cette mouvance typographique qui remit en usage, au milieu du XIXe siècle, les caractères utilisés à la Renaissance, et dont l'esthétique trouvait ses racines dans la lettre romaine.
Je l'ai regardée longtemps, à la fois surpris et admiratif, étonné de voir qu'une pierre de cette taille, probablement taillée sur la côte, se soit retrouvée là, dans le désert, à cent vingt kilomètres de là.
Le soir j'ai préféré dormir seul, dans les dunes. Chargé d'un matelas et de deux couvertures, je me suis éloigné de l'oasis de quelques centaines de mètres, jusqu'à ne plus la voir une fois assis dans le sable. Au soir tombé, le silence était tellement saisissant que j'entendais la voix des gens qui causaient à l'orée de l'oasis.
La nuit fut froide, humide, à vrai dire malaisée. Je me suis réveillé plusieurs fois ; la dernière fois ce fut à cette heure indéfinissable qui précède l'aurore, lorsque le ciel encore chargé d'étoiles prenait déjà une couleur bleue très foncée et très pure à la fois, lorsque le sable environnant lui répondait dans une phosphorescence orange. La luminosité était très faible, et la lumière partout. De cette heure j'ai gardé un souvenir très fort, très intime, qu'aucune photographie ne pourra jamais rendre.
Au matin, ramassant les couvertures, j'ai observé les traces des divers animaux qui étaient passés me rendre visite durant la nuit. Serpents ? souris ? coléoptères ? Tout cela m'avait échappé, même parfois il m'avait semblé entendre des petits bruits. De retour à l'oasis, j'étais en retard, tout le monde m'attendait pour repartir.
Ce qui m’a frappé, tout d’abord, c’est la beauté du pavage, épais, régulier, qui accroche si bien la lumière d’un jour qui descend. C’est un lieu qu’on pourrait parcourir la tête basse, si la mer, le vent, les murs blancs et les tombées de fleurs ne vous enjoignaient de la relever.
Tout en haut, le phare, au sommet d’une maison bien consolidée qui surplombe la falaise - la colline s’effrite, m’a-t-on dit. Un cimetière musulman, aussi, qui par sa position dominant la mer m’a rappelé celui de Rabat. Bel endroit, habité seulement par le vent et quelques chats plus ou moins faméliques, d’où l’on voit au nord la Méditerranée et au sud la bande de terre qui sépare la lagune et la mer, avec Carthage et La Goulette. La silhouette de la cathédrale Saint-Louis se distingue dans les dégradés brumeux.
Je suis sensible, toujours, à la beauté des porches de pierre, à la gravité de ces entrées finement sculptées, qui sont tout ce qu’une maison donne à voir d’elle hormis des volets bleus ou des fenêtres grillagées. Ils font figure d’exception dans cette architecture où toute la beauté est tournée vers l’intérieur. Certains ont été restaurés ou refaits dans cette belle pierre beige, plus douce à l’œil qu’à la main, qui se réchauffe au soleil du soir. Quelques motifs discrets, acanthes, coquilles, traités en bas-relief, rappellent la propension du sculpteur à ne jamais se laisser aller à la facilité.
Ces deux jours à Tunis, dans la tiédeur et surtout la lumière, m’ont été bénéfiques. La mission avance bien, les contacts ont été intéressants et chaleureux. Je commence à me faire à cette ville, qui m’avait un peu décontenancé lors de mes premiers voyages. C’est peut-être un rythme – ou plutôt un non-rythme - à prendre, le fait de ne pas trop marcher et préférer les petits taxis, prendre son temps pour flâner et vivre sans heure. J’ai visité quelques antiquaires, sans y trouver ce que je cherchais : un objet qui puisse parler à la personne qui m’a écouté, qui symbolise la lecture et la distance à la fois. Un yad, peut-être.
L’avion montait vers un ciel qui passait du rose bleuté au bleu rosé. A point. Quand il a tourné au nord-ouest pour viser la Corse, la dernière chose que j’ai vue du continent était le phare de Sidi-bou-Saïd, qui tournait doucement dans la pénombre.
PS. : la photo n'est pas de moi, mais j'aurais aimé la faire.
Elle est là, un peu raide, agenouillée sur son prie-dieu. Sa robe de soie anthracite tombe autour d’elle, dissimulant presque entièrement le meuble en bois noirci. Elle porte la tête droite, le chignon haut, son regard fixe et comme perdu au loin ne trahit pas ses pensées. Ses mains déjà ridées sont croisées sur le dossier capitonné de velours, lourdes de bagues et de bracelets. Les manchettes et le col de dentelle contrastent avec la soie foncée, qui joue avec la lumière des bougies en faisant des moirés.
Elle sait qu’elle a eu raison de recueillir le jeune Achab dans son foyer, que c’était la meilleure chose à faire pour cet enfant. Elle admet qu’il puisse avoir du mal à supporter l’éducation qu’elle lui a – enfin – fait donner, mais qu’importe, puisque c’est pour son bien.
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Elle est là, assise sur le lit, adossée au baldaquin, quand le Capitaine Achab avance un peu. Elle lève la tête et sa robe lui paraît trop serrée ; sa respiration hésite. Doucement, elle s’étend sur le dos, son cou se tend et les boucles de ses cheveux châtain roulent sur la courtepointe. Quand il se penche sur elle pour l’embrasser avec une barbe de trois jours, sa robe se soulève lentement et ses mains se crispent sur l’étoffe. Mais elle réalise que, finalement, elle ne fait que passer d’une forme d’intimité à une autre.
Elle sait qu’elle a eu raison d’accueillir le Capitaine Achab dans sa maison, pour qu’il puisse guérir de sa jambe mutilée. Elle n’a pas réfléchi longtemps, elle savait qu’il suffirait d’emménager une chambre de convalescent dans la buanderie pour qu’il puisse reposer là, dans le calme, et refaire ses forces en prenant le temps qu’il faudrait.
Capitaine Achab, un film de Philippe Ramos (2007).
Un blog s’écrit en plaçant en haut les contributions les plus récentes. Au fur et à mesure de l’écriture, les textes les plus anciens descendent et sédimentent au fond du blog. Un peu comme dans la mémoire, où les souvenirs les plus anciens sont les plus enfouis.
Quand il lit le blog comme un livre en français, de haut en bas, le gentil lecteur le lit en sens inverse du sens de l’écriture, puisqu’il lit en premier ce qui a été écrit en dernier. Ce faisant, il opère un retour dans le passé, un peu comme un carottage dans un dépôt de sédiments opéré à partir de la surface.
Si on écrit un blog en hébreu, le mode de constitution du blog est le même - en plaçant en haut ce qui est le plus récent. Un lecteur qui lit un blog en hébreu comme un livre en hébreu va commencer par ce qui correspondait à la fin du texte pour le gentil lecteur de tout à l’heure. Il va donc commencer par lire ce qui a été écrit en premier, à la différence du gentil lecteur qui lui commençait par ce qui était écrit en dernier.
Bref, s'il lit ce blog en hébreu comme un livre en hébreu, il va le lire comme il lit naturellement un livre en français, où ce qui est lu au début a (en principe) été écrit en premier. En même temps, il opère un anti-carottage, à partir du fond.
Je comprends mieux le lien entre la psychanalyse et la judéité, maintenant.
Alors que faire ? Nous autres, nomades du désert, nous avons choisi la frugalité la plus extrême, jointe à la plus spirituelle des activités physiques : la marche à pied. Nous mangeons du pain, des figues, des dattes, des produits de nos troupeaux, lait, beurre clarifié, fromages très rarement, viande encore plus rarement. Et nous marchons. Nous pensons avec nos jambes. Le rythme de nos pas entraîne notre méditation. Nos pieds miment la progression d'un esprit en quête de vérité, une vérité certes modeste, aussi frugale que notre alimentation. Nous remédions à la cassure entre nourriture et connaissance en nous efforçant de les maintenir l'une et l'autre dans leur plus extrême simplicité, convaincus qu'on ne fait qu'aggraver leur divorce en les élaborant toutes deux. Certes nous n'espérons pas les réconcilier par nos seules forces. Non. Il faudrait pour cette régénération un pouvoir plus qu'humain, divin en vérité. Mais justement nous attendons cette révolution, et nous nous plaçons par notre frugalité et nos longues marches à travers le désert, dans la disposition la plus propre, croyons-nous, à la comprendre, à l'accueillir et à la faire nôtre, si elle se produit demain ou dans vingt siècles.
Taor ne comprit pas tout ce discours, tant s'en faut. C'était pour lui comme un amoncellement de nuages noirs, menaçants et impénétrables, mais labourés d'éclairs qui révélaient un bref instant des fragments de paysages, des perspectives abyssales. Il ne comprit pas l'essentiel de ce discours, mais il le conserva tout entier dans son coeur, soupçonnant qu'il prendrait pour lui un sens prophétique à mesure que son voyage se déroulerait. En tout cas, il ne pouvait plus douter que la recette du rahat loukoum à la pistache - pour laquelle il avait en principe quitté son palais de Mangalore - s'estompait, prenait des allures de leurre - qui l'avait arraché à son paradis puéril - ou devenait une sorte de symbole dont la signification restait à déchiffrer.
Dimanche, je l'ai vue tout de suite, dans la vitrine de cet antiquaire de la Spiegelstraat. C'était une boîte en laiton ou en bronze, très ajustée. Polie sur toutes les faces, avec des bandes gravées qui imitent les bandes fiscales des boîtes à cigares. Elle est russe, puisqu'on y voit les armes impériales et l'inscription "Tabac importé" en cyrillique. Elle est parfaite, non oxydée, sans défaut.
Elle doit dater de 1880-1910 environ, à une époque où les orfèvres de Saint-Petersbourg ou de Moscou s'étaient fait une spécialité de boîtes de ce genre, en argent massif ou doré, avec des parois imitant le grain du bois et des gravures imitant les bandes fiscales ou des étiquettes de dépositaires. Ce sont maintenant des objets assez recherchés des nostalgiques de la Russie impériale. Celle-ci n'est qu'en bronze mais reprend les mêmes codes esthétiques.
Je me suis demandé quel pouvait être le statut d'un tel objet, dans la mesure où en trouve de beaucoup plus élaborés dans des matières plus précieuses : un travail d'essai ? une perruque d'artisan ? une contrefaçon tardive ?
Quelques heures plus tard, j'ai compris la lourde dette symbolique que j'avais contractée envers lui à l'époque de sa mort ; j'ai compris que tout s'était mis en place depuis une grande année pour que cette dette puisse être enfin soldée, alors même que j'atteins l'âge auquel il est mort. Il m’est apparu que seul le solde de cette dette me permettrait d’achever un deuil que je sais, maintenant, inachevé.
Hier, j'ai nettoyé la boîte, je l'ai remplie avec quelques cigares et l'ai posée sur une étagère.
Aujourd'hui, j'ai réalisé que je lui avais acheté une urne symbolique, puisque des cigares aux cendres il n'y a qu'un peu de fumée. Un peu plus tard, je voyais que ces bandes fiscales, qui en font toute la beauté et qui signalaient le tabac d'importation, ne sont que le prix supplémentaire qu'il a fallu acquitter en sus du deuil, comme une taxe appliquée au contenu.
A défaut d'aller le voir là-bas, ce que je n'ai pas fait souvent, je l'avais ramené à moi, comme support de ce dernier deuil.
Qu'importe qu'elle soit en bronze ou en argent, cette boîte. Son seul statut, c’est d’être symbolique.
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